Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

jeudi, décembre 14, 2017

VIOLENCE AUX FEMMES



VIOLENCE AUX FEMMES

Le Jeune fille et la mort,
 musique de Franz SCHUBERT ;
Le Sacre du printemps,

musique d’Igor STRAVINSKY

Chorégraphies de Julien LESTEL
Opéra de Marseille,
Samedi 25 novembre

Du sacrifice du jeune homme à celui de la jeune fille
Avec son ambivalence de méfiance et fascination, notre civilisation judéo-chrétienne, a mis la Femme au centre de ses attentions —sinon intentions, toujours doubles et souvent troubles— avec la dualité d’Eva rachetée par Ave. La culture grecque classique avait placé en son cœur physique l’homme, son corps idéalisé. Même ses mythes religieux sont la poétisation par la conscience collective, ou plutôt son inconscient culpabilisé, de sacrifices humains propitiatoires pour la survie du groupe, dont étaient victimes, puis héros, des jeunes hommes très beaux : Narcisse, sans doute noyé, Jacinthe, amant de Phébus, la gorge accidentellement tranchée par le disque solaire du dieu soleil jouant avec lui au discobole, etc. La fleur qui naît sur le lieu, eau ou terre, de leur immolation, du sacrifice en temps de crise par le groupe pour avoir l’eau et la moisson, est le poétique oubli du meurtre rituel immémorial, impensable pour une société culturellement plus évoluée. Le sacrifice volontaire du Christ est encore un avatar de ces rituels de sauvetage d’une tribu par l’offrande sacrificielle d’un seul, corps et sang métaphorisés dans le pain et le vin. Et, par le miracle de la transsubstantiation du sang et du corps, l’hostie ingérée est sans doute la poétisation ultime, apaisante pour la conscience collective, du cannibalisme primordial, du cruel sacrifice initial : le « sacrifice de la messe », perpétue sempiternellement, le sublimant, le crime premier sans le commettre encore. Issu de ces racines archaïques, l’art, surtout dans cette pratique collective de la danse, en est le sublime avatar, un cérémonial venu de la nuit des temps.
Mais c’est bien le christianisme, malgré sa religion du Père, dans notre culture, qui remet la femme au centre, la Mère, Marie, et fait d’une prostituée, Madeleine, à laquelle Jésus se manifeste en premier lors de sa résurrection, une sainte. Avec toute l’ambiguïté, sinon misogynie, plus que des textes christiques, de l’institution ecclésiale postérieure.
         C’est ce que m’évoquait le superbe diptyque de Julien Lestel, tellement de son temps, dont les deux ballets me semblent inconsciemment dire l’immémorial sacrifice, l’un clairement formulé par le Sacre du printemps lui-même, dont c’est le sujet, l’autre, métaphorisé dans Le Jeune fille et la mort, dans la brûlante actualité de notre époque : la violence aux femmes. Par sa danse du XXIe siècle, ce jeune homme se confronte à la mort de la jeune fille, affrontée à travers deux œuvres respectivement des XIXe et XXe siècles, de 1824 et 1913.

La Jeune fille et la Mort
Franz Schubert (Création 2017)

          D’abord, la musique avant la musique : le silence.
         Dans le noir du plateau, les danseurs en ligne horizontale sous la douche d’une indécise lumière, en longues tuniques immémoriales. Gestes larges de rameurs ; bras tendus avant, arrière, écartés, croisés, dressés, brisant l’horizontalité. Invocation mystérieuse, envoûtante. Puis déhanchés souples, ondulations brisant la rigueur de cette grise géométrie silencieuse et soudain, le cri muet d’une robe rouge. Lumière fondant dans l’ombre les fantômes. Musique : premiers accords comme les coups du destin, une déchirure agrandie par l’archet tranchant des cordes.
Vivante musique pour cette Danse macabre, menaçante : le quatuor, placé sur la scène à jardin, transition entre la salle et le plateau, danse sa musique des mouvements d'archet dans la même mesure, sinon le même temps des décalages de la partition entre cordes aiguës des violons et en décrescendo grave de l’alto et du violoncelle ; arrondis des têtes et rondeurs des instruments contre angles allongés des coudes, des bras, balancés du corps vibrant des musiciens répondant au geste du jeu musical, qui se pourraient aussi traduire en termes chorégraphiques. Fascination des yeux et de l’oreille qui voit, à vue, se faire, admirablement, cette musique.

Il y a des chorégraphes qui jouent leur partie contre la musique : ici, tout se jouera dans la musique, même dans les articulations de ses parties, de ses mouvements, mouvements d’immobile silence d’intelligent repos pour la troupe des danseurs. Schubert avait mis en sombre musique le poème de Matthias Claudius Der Tod und das Mädchen, ‘La Jeune fille et la Mort’ (1817), amplifié en quatuor à cordes sept ans plus tard, en funèbre ré mineur, élaguant les paroles d’accord à cœur de la Mort séductrice, séducteur —la Mort étant du masculin en allemand— cherchant par le charme le consentement charnel, sensuel, de la jeune fille, comme elle/il tentait de captiver de capiteuses et captieuses paroles l’enfant dans Erlkönig, ‘le Roi des Aulnes’. Monologue ici du corps soliste perdu, éperdu au milieu du carré, du cercle qui s’ouvre ou ferme sur lui de cette saisissante Mort démultipliée en neuf danseurs hommes et femmes cherchant à saisir ce fragile oiseau, flamme fugitive au milieu de la grisaille de la nasse tournoyante dans des envols voluptueux des tuniques, proie désirée, chassée, poursuivie, attrapée, portée, emportée, soulevée par deux tel un trophée, algue floue dans leurs vagues, fétu de paille rouge dans le tourbillon de cendre environnant, dialoguant en pas de deux onirique, enchâssée enfin dans la ligne d’un horizon fermé des danseurs sur des fonds de prisme crépusculaire en à-plats indécis à la Rothko  : ses enchaînements fouettés, ses jetés, ses sauts, ses grands battements, battements d’ailes des bras, autant de battements de cœur haletant au rythme de cette inéluctable danse macabre, ne s’opposent pas à cette Mort sans arêtes, sans angles, arrondie, toute en ondes, ondulations, tout est délié et même cette superbe image plastique où la sombre grappe mortuaire agrippe enfin l’ardente jeune fille, groupe un instant suspendu, c’est le renversement pluriel de cette Mort s’attachant désespérément, amoureusement, à la vie. La jeune fille, Aurora Licitra, vive flamme que la grisaille et les tenailles de la mort cherchent en vain à atteindre, étreindre, éteindre, c’est la Vie dansant la Mort.



Le Sacre du Printemps
Igor Stravinsky

         Pour les chorégraphes, effroi sacré du Sacre depuis la mythique première, scandaleuse, de 2013 : le public parisien, dans sa décadence cultivée, dans sa hautaine civilité, ne pouvait comprendre ni le primitivisme sophistiqué de la musique de Stravinsky, ni le désir de naïveté primaire de la chorégraphie de Nijinski. Malgré la mode, le primitivisme d’un Picasso en peinture ou d’une Marie Wigman dans la danse n’avaient pas encore imposé leur regard. La proche guerre fera vite voler en éclats les distinguos distingués entre culture et barbarie, civilisation et primitivisme. Nombre de chorégraphes ont voulu s’y frotter, qui s’y sont piqués, sans piquer toujours notre curiosité, réussissant parfois, plus qu’un Sacre, un massacre du printemps.
Un siècle plus tard, commande du Centre Culturel Tjibaou de Nouméa pour célébrer le centenaire de la création du Sacre du Printemps, Julien Lestel réussit une version palpitante, appuyée finement, dans sa recherche première, sur la culture traditionnelle mélanésienne, canaque, kanak, dont il s’est imprégné sur place : accueilli chaleureusement par des tribus autochtones, étudiant les danses de la Nouvelle- Calédonie, s’intégrant dans le milieu, il a même intégré dans sa troupe deux danseuses de Nouméa, Mara Whittington et Julie Asi et le remarquable éclairagiste Lo-Ammy Vaimatapako a suivi aussi ses pas d’un superbe sillage de lumières. De plus, son assistant, Gilles Porte y a passé toute son enfance. Évidemment, si cela signe un sympathique travail de recherche, cela ne suffit pas à la signature d’une réussite : l’art, artifice sublimé, n’a besoin d’autre authenticité que son évidence.

         Il y a donc transposition de l’originelle Russie des steppes avec ses fêtes et ses rites païens à une culture insulaire d’outre-mer : mais dans l’universalité sans doute de croyances et pratiques humaines dans leur superstitieuse cruauté. Aussi, pour moi, ignorant autant les cultes russes archaïque que la si lointaine culture canaque, cette pénombre, cette brume bruyante de bruits sourds d’animaux, ces formes informes, indéfinies, à ras du sol qui vont lentement se définir en hommes et femmes arrachés à l’ombre par une lumière qui peine aussi à naître, informent d’une société avant la sociabilité, d’un temps avant le temps de l’Histoire, de l’aube confuse d’un monde inconnu, très lointain, très ancien, d’ici ou d’ailleurs, sans lieu ni date, immémorial.
Le thème exposé deux fois par le basson, d’une grande douceur étrange, les variations des clarinettes semblent aussi un murmure humain avant la Parole d’une humanité première qui n’a pas encore affleuré à l’humanisme, avant l’explosion de la scansion vitale, brutale, sauvage d’un rythme lancinant, obsédant, comme surgi des limbes, avec ces ombres aux visages peints, saisies de frénésie, d’une mémoire archaïque, archétypale, enfouie dans l’inconscient, advenant soudain, plus qu’au jour, au demi-jour de la conscience.

        
       La précision rythmique, acérée, de VANOOSTEN  à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Marseille, avec la pulsation enfiévrée, accélère le pouls, impose au cœur son implacable rythme exacerbé et ne nous lâche plus jusqu'au paroxysme.
         Nos cultures « civilisées » se sont construit, avec l’exotisme, le colonialisme, le cinéma d’aventures, des images, des stéréotypes du sauvage, bon ou mauvais, en pagne (le paréo en est l’aristocratie acceptable et copiée), avec ses étranges danses rituelles (sauts, sautillements, pirouettes, rondes), l’affirmation ostentatoire de la masculinité (bras écartés du puissant poitrail frappé à la manière des grands singes popularisée par la figure de Tarzan), accompagnée de cris tel le Haka guerrier des Maoris popularisé mondialement par l’équipe de rugby  de Nouvelle-Zélande, qui l’entonne avant ses matches depuis 1905, avec des mouvements et claquements de bras et jambes dissuasifs pour l’adversaire. Nous avons tous ces signes ici, stylisés avec un art des plus raffinés pour dire la « sauvagerie », mêlé au vocabulaire le plus classique de la danse, sauts de biche, peut-être entrechat, mais tout ce bagage, ce langage est si fondu avec naturel que, pour élaboré qu’il soit, il semble émaner d’une pulsion vitale, primitive, que ses figures savantes ne sont que l’avatar ultime, la stylisation extrême d’une première nature qui fut un art premier. Alors, issu de la culture canaque ou non, nous avons le sentiment angoissant d’un retour aux origines à voir, plutôt percevoir, dans l’incertaine lumière cuivrée du rêve ou du cauchemar, du réveil ou sommeil, cette peuplade apeurée, égarée, hagarde, qui regarde un ciel aveugle, dans l’agonie gluante, grouillante, du groupe qui, pour gagner, garder la vie, glissera la mort  de l'Élue en offrande aux dieux qui ont soif.

         Ainsi, la première partie du ballet originel, les rites printaniers de « L'Adoration de la terre » deviennent une angoissante interrogation du ciel muet devant la désolation ou le cataclysme de fin du monde et « La danse sacrale », qui voit le choix, la chasse de l’Élue et son sacrifice cruel propitiatoire comme réponse, humaine dans son inhumanité, à ces dieux inhumains. Les dieux font les hommes à leur image : ils le leur rendent bien.
Et pourtant, malgré ce côté tellurique, terrien, râpeux, rampant de la chorégraphie de la tribu, en contraste, élans souvent aériens de cette jeune fille. Bras parfois de noyée se débattant contre l’onde humaine qui la happe, la frappe, la tire vers le fond, avec ses mouvements qu’on dirait aussi palpitants de battements d’ailes, ses frémissements de tout un corps en agonie, comme en apesanteur parfois, l’Élue semble s’abandonner, devoir sombrer fatalement, même élevée en hostie du sacrifice, avec le flou, l’inconsistance d’un fin foulard de soie suspendu dans l’eau calme d’un temps et d’une musique brutale suspendus après l’orage et l’orgie du sacrifice.


Opéra de Marseille
25 et 26 novembre
Chorégraphies : Julien LESTEL
Lumières :  Lo Ammy VAIMATAPAKO
Costumes :  La Jeune Fille et la Mort, Patrick MURR
Quatuor des solistes de l'Orchestre Philharmonique de Marseille :
Violon 1 : Da Min KIM ; violon 2 : Alexandre AMEDRO ; alto :  Magali DEMESSE ; Violoncelle : Xavier CHATILLON

Costumes :  Le Sacre du Printemps, Gaulthier RIGOULOTOrchestre Philharmonique de Marseille
Direction musicale Victorien VANOOSTEN
 
Photos : ©Lucien Sanchez :
1. Superbe "effacement", envol ;
2. Enlèvement par la mort ;
3. La Mort multiple arrimée à la Vie.
4. Imploration ;
5. Interroger le ciel muet ;
6. Élue sacrifiée.


lundi, décembre 04, 2017

ENSEMBLE, CONCERT DE RADIO DIALOGUE RCF



Enregistrement 30/11/2017, passage, semaine du 4/12
RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 294
lundi : 12h15 et 18h15 ; samedi : 17h30
Semaine 49 Concert de Noël
         Le concert de Noël en faveur de Radio Dialogue RCF, que j’ai eu encore le plaisir de préparer, et aurai l’honneur de présenter, aura lieu le DIMANCHE 10 DÉCEMBRE, à 17 heures en l’ÉGLISE SAINT-CHARLES, tout au bout de la rue Grignan, au 64, à l’angle de la rue Breteuil. L’Abbé Éloi Gillet nous reçoit aimablement En cette église.
         Avec la rubrique « Ensemble », vrai message de Noël, je lui ai donné, jouant sur les paronomases, jeu de son de syllabes semblables, le titre de Accords de cordes et d’orgues. En effet, les guitares se partageront avec l’orgue les moments musicaux et l’accompagnement de la voix soliste et chorale. La flûte et ses rubans mélodieux, sera aussi un fragile mais fastueux feston festif à ce cadeau de Noël que nous offrent si généreusement de grands artistes.  Sans oublier quelques percussions qui scanderont, donneront la pulsion de rien moins que le présent particulier que nous fait l’Ensemble Magellan d’Arthur Dente, d’une création musicale, vocale et instrumentale, dont nous aurons ainsi la primeur.

         l’Ensemble Magellan est composé de deux ensembles, l’Octuor vocal d’Aix-en-Provence qui regroupe huit chanteurs mixtes (Fabienne Hua et Géraldine Jeannot, sopranos, Florence Blanc et Laetitia Alliez, altos, deux ténors, Miguel Camacho et Nicolas Soheylian et deux basses Guillaume Barralis et Yves Bergé). Le Duo Alto Plano, le complète avec la flûte et les percussions de Valentine Dente et la guitare d’Arthur Dente. Ce dernier est aussi le compositeur de la création qu’il nous fait l’honneur de nous proposer. Cette fresque musicale a pour titre Mundo Entero, ‘Monde entier’, en espagnol. Dans un brassage généreux des musiques du monde dont il s’est nourri, entre autres le fado, le flamenco et le jazz, Arthur Dente, Français d’origine portugaise, retrace, dans son parcours multiple et singulier, en français, portugais et espagnol, un cheminement, entre adolescence, et maturité où la figure du père émerge comme un souvenir à la fois tendre et un emblème d’espoir. N’ayant pas d’enregistrement de cette œuvre encore inédite, nous écoutons la version instrumentale, à la guitare de Meu pai, ‘Mon père’ du CD Las Indias, sous-titré, poésie en guitare, d’Arthur Dente :

1) PLAGE 4 

https://fr-fr.facebook.com/EnsembleMagellan/

         Nous ne quittons pas la guitare puisque nous avons le plaisir de recevoir LE QUATUOR DE GUITARES DE MARSEILLE, formé de quatre éminents guitaristes professeurs de musique, spécialistes de l’instrument. Ces trois mousquetaires de la guitare, quatre naturellement, définissent leur quatuor comme « une rencontre de 24 cordes qui se croisent et s’entrecroisent. […] sans code ni contrainte » pour « le plaisir du jeu », nous invitant au partage et au voyage, sur les ondes du son, en Amérique latine. Nous les écoutons dans un extrait d’Alfonsina y el mar d’Ariel RAMIREZ (1921-2010), dans un arrangement de l’un des plus grands guitaristes français mort l’an dernier Roland DYENS (1955-2016). C’est une chanson en hommage à Alfonsina Storni, célèbre poétesse argentine, hantée par la mer et la mort. Elle se suicida en avançant dans les flots du Mar del Plata, comme dans ses poèmes. Sur un texte de Félix Luna, Ariel Ramírez lui composa une chanson mélancolique, chantée dans le monde entier — en France, de nombreux chanteurs l’ont mise à leur répertoire. La mélodie en est si belle qu’elle est passée dans le répertoire classique. Et nous écoutons nos amis du QGM :

 2) Alfonsina y el mar 

On les retrouve avec bonheur sur Youtube, à leur nom, dans cette belle interprétation :


Le ténor Jean-Christophe Born, après une jeunesse au Gabon, à l'âge de seize ans, passe aux États-Unis où il s’initie
à la comédie musicale. Il s’installe à Marseille ensuite et, parallèlement au Conservatoire, il suit des cours en histoire de l’art. Encouragé par de grandes personnalités du lyrique dont rien moins que Montserrat Caballé, il remporte en 2007 le Premier prix du Concours Européen Ravel-Granados et celui de la Fondation Léopold Bellan. On l’engage souvent pour des tournées nationales et internationales,et il a déjà chanté dans plus d'une quinzaine de pays sur cinq continents, même l’Australie ! À Marseille, passant avec la même aisance de jeune premier de la scène de l’Opéra au pont du voilier « Le Don du vent », il nous a enchantés, entre autres, avec ses délicieux spectacles personnels, Marseille, mes amours, sur l’opérette marseillaise, My Fair Lady et Gaby Deslys à la gloire de cette grande gloire oubliée de Marseille. Nous l’écoutons ici dans Les Caprices de Marianne de Sauguet qui a tourné dans toute la France :
3) À son nom, sur Youtube, on peut apprécier ses plus diverses interprétations du lyrique à ses opérettes, en passant par le Marius émouvant des Misérables d’après Victor Hugo. Ci-dessous, le Tamino de La Flûte enchantée : https://www.youtube.com/watch?v=CDbwKw65lpY

(BORN, DANS MARSEILLE, MES AMOURS)
 Jean-Christophe Born sera accompagné à l’orgue par un grand musicien, soliste et accompagnateur, agrégé de musicologie, Frédéric Isoletta. Il collectionne les Premiers de Conservatoires en piano, orgue continuo et improvisation, écriture, musique de chambre, analyse, orchestration et formation musicale, lauréat du Prix Henri Tomasi. C’est aussi un prenant conférencier sur la musique qu’il illustre, évidemment lui-même, par des exemples.  


 On le trouve sur Youtube.
https://www.facebook.com/fredISO  
//https://www.youtube.com/watch?v=wMX-Kx5fOrM
Il accompagnera aussi notre soprano, Eleonora de la Peña, brillante jeune perle du Conservatoire d'Aix. Elle est sur scène dès les dix-huit  ans pour de grands rôles lyriques et, à ving-quatre ans, l'Opéra de Rome l’accueille ainsi que le grand Festival des Thermes de Caracalla. En 2016, elle y participe à la première édition de FABBRICA, un spectacle lyrique (Studio de l’Opéra de Rome), filmé comme une série (visible sur Youtube).
De retour en France en 2017, elle se produit à Marseille et dans la région, et prépare l'enregistrement de son premier disque. Elle est engagée à Montréal au Festival d'Opéra de Saint-Eustache.

       En janvier 2018, elle sera dans Pelléas et Mélisande de Debussy en Espagne. En parallèle des rôles d’Opéra, elle se produit régulièrement en récital avec les ensembles de chefs d'orchestres tels que Jay BERNFELD,  Philippe SPINOSI ou encore Jean-Paul SERRA. Elle brille dans la musique baroque et nous l’écoutons dans ce répertoire, avec Christian MENDOZE à la flûte, lors du dernier Festival de Signes sur la virtuosité du chant baroque qu’elle illustre de merveilleuse façon :   


            À L ’EXCEPTION DU QUATUOR DE GUITARES DE MARSEILLE, TOUS CES ARTISTES ONT FAIT L’OBJET D’UNE DE MES ÉMISSIONS OU D’UN DE MES ARTICLES SUR CE BLOG. ON PEUT LES Y RETROUVER AISÉMENT.

DIMANCHE 10 DÉCEMBRE, 17 HEURES 
ÉGLISE SAINT-CHARLES,

64 rue Grignan, angle Breteuil, face au parking Monthyon.


PROGRAMME

I. Quatuor de Guitares de Marseille
Alguna calle gris, extrait (M. D. Pujol, Cinco piezas artesanales)
Alfonsina y el mar (A. Ramírez, arr. R. Dyens)

II. Ensemble Magellan et Alto plano
MUNDO ENTERO (Création            Arthur Dente) 
1. « Dilemme » (chanté en français)                               
2. « Mundo entero » (chanté en espagnol)                       

III. Quatuor de Guitares de Marseille
Brésils (Roland Dyens)                                                     

IV. Ensemble Magellan et Alto plano 
MUNDO ENTERO (Suite) 
3. « Continent » (chanté en français)                                
4. « Meu pai » ‘Mon père’) (chanté en portugais et français)

ENTRACTE

V. Eleonora de la Peña, soprano
«Lascia ch'io pianga… » (Hændel, Rinaldo), guitare, A. Dente                     
​« Oh, quante volte… »  (V. Bellini, I Capuleti e I Montecchi), guitare, A. Dente 

VI. Frédéric Isoletta, grand orgue
  «Toccata» (Léon Boëllmann, Suite gothique)                                                     

VII. Jean-Christophe Born, ténor
« I don't know» (L. Bernstein The mass), orgue de chœur, F. Isoletta
« It ain't necessarily so…» ( G. Gershwin,  Porgy and bess), orgue de chœur, F. Isoletta                                                                                                                  

VIII. Eleonora de la Peña
Ave Maria (dit « de Caccini », V. Vavilov)                                          
 
 IX. Jean-Christophe Born                                                                                      
Adeste fideles, ‘Accourez, fidèles...’ (Chant de Noël traditionnel XVIIIe s.) 
                                                                         
X. Eleonora de la Peña et Jean-Christophe Born 
 « Angiol du pace »,  duo (V. Bellini, Beatrice di Tenda












lundi, novembre 27, 2017

DOUCEUR DE FEMMES DANS LE MONDE VIOLENT




Musique française pour chœur de Fauré à Poulenc
Chœur de femmes des Zippoventilés
Saint-Charles de Marseille
19 novembre 2017

En un moment où le scandale de la violence faite aux femmes déborde dans la rue, il était bon, au sein —et l’on donne à ce mot tout son sens féminin, charnel et chaleureux— au sein matriciel donc de l’église Saint-Charles de Marseille, de se recueillir, d’entendre, de sentir la caresse chorale, cordiale, d’un chœur, de cœurs de femmes.

L’église Saint-Charles, est malheureusement enchâssée au bout de la rue Breteuil dont l’étroitesse empêche d’embrasser largement la simple élégance. De style néo-classique du premier tiers du XIXe siècle pour la sobre et linéaire façade d’une rigoureuse et plane géométrie : quatre colonnes ioniennes encastrées encadrant la porte rectangulaire soutiennent le second niveau où quatre pilastres corinthiens semblent porter le triangle du fronton.
Harmonieuse structure en croix interne, murs et pavements à réminiscences géométriques de la Renaissance italienne, marbres de miel, la belle coupole rayonnante semble pourtant faite, parfaite, pour coiffer l’autel néo-baroque, quatre colonnes ambrées en hémicycle soutenant une gloire sur volutes dorées surmontée de la croix. Merveilleux réceptacle des voix, aujourd’hui au féminin superlatif, de seize chanteuses des Zippoventilés de Benoît Dumon, chassé le masculin du chœur, qui en assure la direction, secondé à l’orgue par Pascal Marsault.


Benoît Dumon, je l’ai déjà dit, occupe assurément une place multiple et singulière, jeune musicien qui se singularise par la multiplicité de ses dons, de ses talents, claveciniste, organiste, contre-ténor. Chanteur soliste, , il sait se fondre solidairement avec le quintette masculin a cappella, Calisto, mais il est aussi chef de chœur et dirige un ensemble vocal mixte qu’il a fondé en 2013, les Zippoventilés. Il nous en présente ici une quintessence au féminin pour un parcours, en un concert, de la Musique française pour chœur de Fauré à Poulenc.

         En effet, comment mieux sentir incarné, littéralement fait chair, cet Ave verum corpus…, ce salut au vrai corps de Jésus, Verbe, pain et vin faits vrai corps, sinon par des femmes qui, de leur vrai corps aussi, de leur voix, font de l’abstraction fatale du texte latin et de sa sublimation musicale par Fauré, une vraie incarnation avec la potentialité maternelle de donner la vie ? C’est dirigé par Dumon avec des gestes amples et arrondis, engageants, et l’on goûte l’équilibre entre des piani et des forte et l’on se laisse porter, emporter doucement par la quiétude transparente de l’amen, sur l’horizon bleuté de brume vaporeuse de l’orgue de chœur caressé par l’invisible Marsault.

Toujours de Fauré, qui fut maître de chapelle à la Madeleine de Paris, la brève Messe basse (1881), sans gloria, est une messe en abrégé. Les lignes vocales sont simplifiées dans la tendance du moment de retour au grégorien solennisé à Solesmes par les travaux de Dom Guéranger (1805-1875) qui, en le restaurant pieusement, en ignore cependant la libre ornementation, restituée depuis. Mais chaque époque se fabrique les mythes dont elle a besoin et, après la défaite de 1870 contre la Prusse, avec le crépuscule du romantisme tardif, il y a un rejet de la complexité de la musique allemande et les fioritures néobaroques et rococo de ce que sera l’Art nouveau prochain se réduiront aussi aux proches épures néo-classiques de l’Art Déco. La musique, surtout dans la France blessée, malgré sa fascination, manifeste ce rejet des grandes formes germaniques, Wagner, Mahler, n’échappant pas à cette répulsion pour le gigantisme écrasant, associé à la puissance bismarckienne de la Prusse impériale. Cela donne, cependant, ces exquises miniatures et il faut dire que le Benedictus, chanté par une frêle, fragile et fraîche soprano (Julie Pons), a un charme touchant d’estampe naïve et pieuse. La fin se fond dans une évanescente rêverie bercée doucement par l’orgue solidaire de Marsault.
On connaît trop Racine pour pouvoir aimer le texte de son Cantique, desservi par une compréhension immédiate qui n’a pas le charme poétique immémorial du latin. La musique d’un jeune Fauré de dix-neuf ans est d’une véhémence qui contraste avec les autres pièces tardives ici présentées. À l’évidence, le Pie Jesu de son Requiem (1888) s’envole à un autre niveau et nous aussi avec la fraîcheur angélique de cette toute petite voix sans acidité ni arêtes, tombée du ciel, planant, comme en apesanteur, sur un orgue vaporeux, respectueux et souriant pour cette berceuse tendre de la mort.
         Avec le Lied de Louis Vierne, nous changeons d’époque (1870-1937) et d’orgue du chœur au grand orgue de tribune où Pascal Marsault, organiste titulaire de l’église Saint-Ignace à Paris et de Sanary-sur-Mer, sur une pédale obstinée élève un impressionnant crescendo. Plus tard, il nous fera frissonner des frémissements, tremblements, grondements grandioses aux lignes efflorescentes, de la Toccata (1890) Eugène Gigout (1844-1925) trop peu joué. 
         André Caplet (1878-1925), ami et chef d’orchestre pour Debussy, vit sa carrière et sa vie écourtées par la Grande Guerre, gazé très vite. Sa Messe à trois voix subit aussi l’influence de la modalité médiévale alors en faveur, mais enrichie de modulations, de mélismes qui renvoient à l’origine orientale du grégorien, notamment dans le Kyrie. Le Sanctus est d’une prenante ferveur. Le malheureux Jehan Alain (1911-1940), mort au champ d’honneur en résistant seul à un bataillon allemand à Saumur, figurait avec son austère Tantum ergo… et sa longue vocalise, que la dévotion de son père pour l’héroïque fils sacrifié transforma en un Ave Maria délibérément sans vibrato, mais nous faisant vibrer d’autant plus devant la beauté sévère de cet extrait d’une œuvre, ou plutôt d’une vie si tragiquement tronquée.
Poulenc fermait le concert avec ses Litanies à la Vierge noire de Rocamadour, morceau de bravoure pour les chœurs mais d’autant plus délicat d’exécution par la large palette de moyens musicaux divers déployés par le compositeur : vocalité souvent lyrique pour une polyphonie à saveur médiévale, avec des cadences plagales, des modes d’église et un orgue puissant aux sombres couleurs. La supplique souvent véhémente, déchirante, à la Vierge, est exprimée presque d’entrée a cappella par les sopranos et leur anaphore, la répétition obsessive, propre de la litanie, « Ayez pitié de nous », sera reprise avec l’entrée progressive, parfaitement étagée, des deux autres voix, les mezzos, puis les altos, ponctuée finalement par l’orgue. Après un passage narratif, cette noirceur tragique de l’existence humaine s’éclaire et s’apaise à la fin de l’œuvre par l’espérance en la rémission des péchés avec l «’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde » et la réitération litanique, en toute humilité, de « Pardonnez-nous », « Priez pour nous et « Exaucez-nous. »
Ce n’est pas le moindre mérite de Benoît Dumon de contenir, de géométrique précision, les risques de débordements lyriques, effusifs, emphatiques, de l’œuvre.

Musique française pour chœur de Fauré à Poulenc
Chœur de femmes des Zippoventilés
Saint-Charles de Marseille
19 novembre 2017
Fauré, Caplet, Vierne, Alain, Gigout, Poulenc









        
        


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